2 septembre 2015

[Interview] Un regard d’outre-Manche sur le marché français du gaz – Emma Slawinski

[Interview] Un regard d'outre-Manche sur le marché français du gaz - Emma Slawinski
La rédaction du maGAZine a récemment eu la chance d'échanger avec Emma Slawinski, éditrice adjointe chez ICIS, et spécialiste du marché français et belge du gaz et de l'énergie. Pour ceux qui ne connaissent pas, l'ICIS est un organisme de référence sur les marchés du gaz naturel et de l'énergie. Il est à l'origine de nombreuses études, dont une récemment sur le marché de gros du gaz naturel en France publiée par Emma. De l'actualité des marchés à l'étude approfondie de certains drivers des prix, l'ICIS est un acteur incontournable de l'énergie.

Comment décririez-vous le marché du gaz naturel français du point de vue du consommateur ? Du point de vue du fournisseur ?

Du point de vue du consommateur, c’est un marché de plus en plus concurrentiel et il y a le choix parmi de nombreux fournisseurs. Les plus petits consommateurs manquent par contre d’information sur la possibilité de changer d’offre. Malgré les réformes des dernières années, les tarifs réglementés sont toujours disponibles pour une partie des consommateurs : ceux consommant plus de 30 MWh par an, les immeubles d’habitation consommant plus de 150 MWh par an, les entreprises locales de distribution consommant moins de 100 MWh par an, ainsi que pour les particuliers. Ce n’est pas le cas pour les plus gros consommateurs. En effet, mieux informés, cela fait déjà plusieurs années qu’ils sont à la recherche des meilleures offres disponibles sur le marché du gaz naturel français. Certains d’entre eux (ceux raccordés au réseau de transport) peuvent d’ailleurs acheter sur le marché de gros du gaz naturel ; soit en s’adressant directement aux gestionnaires du réseau de transport, soit en passant par des intermédiaires de marché. L’ouverture du marché du gaz naturel, entamée il y a plus de dix ans, a sonné la fin d’un monopole historique et avec elle, la fin des tarifs réglementés. De nouveaux acteurs ont ainsi pu faire leur entrée sur le marché de la fourniture de gaz. Ces fournisseurs alternatifs gagnent de plus en plus de parts de marché ces dernières années face aux fournisseurs historiques. Au 31 mars 2015, dans le secteur non-residentiel 57 % des volumes étaient livrés par des fournisseurs alternatifs (contre 43 % l’année précédente).

Quels sont pour vous les trois principaux drivers des prix du gaz naturel en France ?

L’importance de l’offre provenant du Nord de la France (le gaz norvégien, hollandais et russe) et les maintenances ou restrictions aux frontières impactent considérablement les prix en France. Il faut aussi regarder la quantité de Gaz Naturel Liquéfié (GNL) acheminée. Cette quantité dépend principalement de l’offre et de la demande globale de GNL, ainsi que de la fluctuation de son prix (les producteurs ayant bien évidemment tendance à privilégier les marchés où son prix est le plus élevé). Les données de l’ICIS montrent un écart de prix du GNL entre l’Asie et la zone française TRS au mois de juillet 2015 de seulement 1 €/MWh. Un prix qui indique une certaine attractivité de l’Europe ces derniers temps. Enfin, les caractéristiques du réseau de distribution français sont un facteur important. Le fait de pouvoir limiter la quantité de gaz circulant entre le Nord et le Sud du pays en fonction des tendances de consommation impacte fortement les prix. Moins de gaz transitant vers le Sud (forte restriction de capacité Nord-Sud) signifiera en général un prix plus élevé dans cette même zone.

Quelles sont les tendances du marché français et comment la fin des tarifs réglementés va les impacter ?

Sur le marché de gros du gaz naturel, la sécurité d’approvisionnement est un enjeu important pour l’Union européenne, ainsi que pour le gouvernement français. De nombreuses réformes sont à l’étude en France en ce moment pour renforcer cette sécurité d’approvisionnement : quelle quantité stocker, et pour combien ? Des réformes qui pourront avoir un impact sur les prix payés par les consommateurs finaux. Sinon, la fin des tarifs réglementés devrait intensifier la compétition et jouer en faveur des consommateurs finaux : qui dit plus de compétiteurs sur un marché, dit en général guerre des prix, et prix plus intéressants pour les consommateurs.

Fusion PEG Sud / TIGF : y a-t-il de vrais bénéfices pour les consommateurs ou était-ce juste à destination des fournisseurs (pour leur simplifier la fourniture du Sud de la France) ?

La différence de prix entre le PEG Sud et le PEG TIGF n’était pas significative. Historiquement, la vraie différence de prix est plutôt entre le Sud du pays (prix plus élevés) et le Nord en raison de ressources d’approvisionnement plus limitées et de problèmes de restrictions mentionnés juste avant. La fusion des deux PEG Sud et TIGF ne devrait donc pas avoir d’impact significatif sur les prix aux consommateurs. Cette fusion simplifiera effectivement l’activité des acteurs du marché de gros du gaz naturel (les fournisseurs n’auront plus qu’à se concentrer sur leur équilibre journalier sur une seule et même zone… contre deux auparavant). D’après nos récentes analyses, la nouvelle zone TRS (Trading Region South) reste aussi liquide que la zone PEG Sud. Il est toutefois difficile d’avoir des indications plus précises pour les contrats à terme.

La récente demande de subvention européenne de GRTgaz pour aider au financement de la fusion des deux zones restantes (PEG Nord et TRS) a été rejetée. Quel impact cela peut-il avoir sur le projet ? Sur le marché ? Sur les prix ?

Le premier impact est le retard que prend le projet. La date initiale prévue (fin 2018) semble difficile à tenir. Même si le projet venait à éclore, il ne devrait pas pour autant révolutionner les prix. Logiquement, de la fusion d’une zone où le gaz est cher, avec une zone où celui-ci est moins cher, devrait résulter un prix se situant entre les deux. Mais la réalisation d’un tel projet a un coût (en plus de celui potentiellement couvert par les aides européennes), et ce coût pourrait, à terme, être imputé directement à la facture des consommateurs... Difficile donc de se prononcer.

Quelles perspectives pour le marché français ?

Du point de vue du consommateur, l’arrivée de nouveaux acteurs de la fourniture de gaz ne peut qu’être positive. Pour ce qui est du marché de gros du gaz naturel, l’horizon est moins clair. Cette zone unique d’approvisionnement qui pourrait voir le jour dans les prochaines années, devrait booster l’activité et la liquidité. On pourrait alors voir de nouveaux acteurs du marché de gros entrer sur le marché du gaz naturel français. Il y a aussi d’autres projets à plus long terme qui donneraient davantage de choix de sources d’approvisionnement. Par exemple, plus de capacité disponible entre la France et l’Espagne, et des flux inversés en provenance d’Italie et en direction de l’Europe du Nord (et la France). Pour l’instant, en attendant que d’importants investissements soient faits, nous pourrions assister à un alignement des prix du PEG Nord avec ceux du reste de l’Europe du Nord. Il y a aussi fort à parier que les prix au Sud continueront à être fortement corrélés aux prix et à l’offre globale de GNL.

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