8 mars 2016

[Interview] Exploiter le bâtiment de façon éco-responsable – Jérémie Jean

[Interview] Exploiter le bâtiment de la manière la plus éco-responsable possible et par tous - Jérémie Jean
Le monde de l’énergie passe au "smart". Smart data, smart building, smart grid… Quels sont les principes et les enjeux des innovations en cours ? Réponses avec Jérémie Jean qui a développé, avec sa société eGreen, une solution d’économies d’énergie tournée vers les utilisateurs finaux.

Quel a été votre parcours avant de créer eGreen ?

J’ai d’abord fait une école d’ingénieur, puis je me suis spécialisé en ergonomie cognitive, autrement dit la prise en compte des comportements des individus dans la conception de produits. J’ai fait un master pour lequel je suis parti à Berkeley, aux États-Unis, travailler dans le champ de la psychologie et de la motivation, notamment ce qu’on appelle les technologies de persuasion, ou comment, à partir de données de consommation d’énergies, il est possible de motiver des changements de comportement. J’ai réalisé une étude dans ce cadre, qui a donné lieu à deux publications dans des revues scientifiques. Puis je suis rentré en France avec l’objectif de passer du concept théorique à un véritable projet, sur lequel j’ai travaillé un an et demi avant de fonder eGreen en 2012.

Que fait eGreen ?

eGreen est une solution d’économies d’énergie pour les bâtiments tertiaires et résidentiels. Elle se compose de capteurs permettant de suivre les consommations de gaz naturel, d’eau, d’électricité, mais aussi les données liées au confort telles que la température des locaux, leur hygrométrie (l’humidité de l’air, ndlr) ou leur luminosité. Une plate-forme propose une approche analytique de ces données, mais également - ce qui est notre marqueur fort - une visualisation ludique et sociale. Nous souhaitons susciter un changement comportemental chez les occupants d’un bâtiment, qu’il s’agisse de locataires d’un bailleur, de salariés d’une entreprise ou d’utilisateurs d’un bâtiment public, en jouant sur les usages éco-responsables. En guise d’exemple, nous travaillons en ce moment avec Gazprom Energy pour équiper huit lycées en Alsace, afin de suivre leur consommation de gaz naturel et les réduire via des fonctionnalités ludiques. À l’INSA de Lyon, où nous avons équipé la résidence universitaire de capteurs, nous menons un challenge d’économies d’énergie : par demi-étages, les étudiants ont formé des équipes qui se challengent durant trois mois pour savoir laquelle est capable de réduire au mieux ses consommations.

Vous vous positionnez sur deux secteurs très en vogue en ce moment : les smart grids et l’Internet des objets.

Oui, nous sommes sur l’aval des smart grids : comment, à partir des données, engager un changement de comportement, mieux exploiter un bâtiment et améliorer son confort tout en suscitant une adhésion forte de ses occupants dans une démarche d’économies d’énergie.

Comment ces deux innovations vont-elles impacter le monde de l'énergie ?

Elles vont l’impacter de deux façons. Tout d’abord, l’ensemble de ces données va permettre d’améliorer la partie exploitation du réseau grâce à une meilleure compréhension des consommateurs et du profil des consommations. Du côté des usagers, c’est une nouvelle appréhension de la "partie immergée de l’iceberg" : qu’est-ce qui consomme le plus dans mon bâtiment ? comment ? à quel moment ? quelles sont les implications économiques si je change mon comportement ou mon équipement ? Au final, cette gestion de la data doit permettre de gérer de manière plus efficiente les réseaux d’énergie et d’induire des comportements vertueux.

Quels sont les enjeux pour l’utilisateur final ?

Déjà, cela va lui permettre de mieux comprendre sa facture, ce qui est un point essentiel, mais aussi d’obtenir des retours en temps réel sur sa consommation d’énergie. On peut comparer cela avec ces véhicules qui donnent à voir la consommation aux 100 km en fonction de la conduite et de la vitesse. D’autre part, le retour d’informations apporte une connaissance plus fine des usages. On peut donc imaginer que cela impactera certains choix en matière de rénovation des bâtiments.

Ne faut-il pas craindre des atteintes à la vie privée, notamment avec ce qu’on appelle les compteurs intelligents ?

C’est une question qui mérite qu’on s’y intéresse, car on peut effectivement avoir une connaissance assez fine de la vie des utilisateurs grâce aux données. Mais il existe en France une réglementation et des instances, comme la CNIL, qui sont très vigilantes en la matière. Par conséquent, il n’y a pas de véritable risque sur cette question. D’autant qu’un certain nombre de mesures peuvent être prises par l’utilisateur lui-même sur la confidentialité de ses données et le partage de ses informations, car ces données lui appartiennent.

Cette connaissance fine des usages grâce à la donnée va-t-elle renverser le paradigme entre l’offre et la demande ? Les opérateurs vont-ils devoir s’adapter à la demande ?

Oui bien sûr, mais la demande s’adaptera également toujours à l’offre ne serait-ce que par les signaux prix et la capacité du bâtiment à s’adapter à l’énergie proposée sur le réseau en temps réel. Le fait de mieux connaître le profil de ses clients permet d’optimiser aussi la partie production.

Le smart building et le smart data sont souvent évoqués comme deux des enjeux clés en 2016 dans le secteur de l'énergie. Comment rend-on tout cela si "smart" ?

La part d’intelligence est surtout liée à la collecte des données. Si on ne sait pas ce qui se passe dans un bâtiment, il est difficile de le rendre intelligent. Ensuite viennent les algorithmes d’utilisation qui permettent l’analyse des données. Enfin, il y a ce que nous appelons le smart occupant : la connaissance apportée à l’utilisateur pour lui permettre une implication quotidienne dans la gestion de son énergie. La donnée collectée pouvait déjà l’être auparavant, mais de manière très analytique et plutôt à destination des services généraux ou de maintenance, et pas de l’ensemble des parties prenantes. Il s’agit donc de récolter, mesurer et analyser les données, mais surtout de les restituer de la manière la plus intelligible possible pour que le bâtiment soit exploité de la manière la plus éco-responsable possible par tous.
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