24 juillet 2015

[INTERVIEW] Le marché du carbone – Youssef Korchi

[INTERVIEW] Le marché du carbone - Youssef Korchi
Le marché européen des quotas carbone a dix ans. Encore volatil, il cherche à se stabiliser pour attirer les investisseurs et profiter à la transition énergétique. Éclaircissements avec Youssef Korchi, « Carbon Negociator » chez Gazprom Energy.

En quoi consiste votre fonction ?

Je travaille comme « Carbon Negociator » pour Gazprom Energy, à Manchester (Angleterre). Nous travaillons ici avec les entreprises européennes assujetties au Plan National d’Allocation des Quotas (PNAQ, en français et EETS, en anglais, pour European Emission Trading Scheme), qui s’inscrit dans le cadre du SCEQE (Système Communautaire d’Échange de Quotas d’Emission). À travers notre « trading desk », nous facilitons les transactions en donnant aux entreprises un accès direct au marché. Nous leur fournissons aussi de l’information pour qu’elles puissent suivre à tout moment ses évolutions.

Pouvez-vous nous rappeler ce que sont les quotas carbone ?

Un quota carbone est un droit alloué par la Commission européenne d’émettre du CO2. En début d’année, une entreprise reçoit une allocation carbone (EUA, pour European Union Allowances) puis est auditée pour savoir si elle a émis plus ou moins de CO2 que ce que lui permet son allocation carbone. Si elle émet plus de CO2, elle devra acheter des quotas sur le marché du carbone afin de les restituer à la Commission. Si elle en émet moins, elle peut vendre ses quotas ou les garder pour les années à venir. Se met donc en place un système d’échanges qui donne un prix aux émissions et doit inciter les entreprises à émettre moins de CO2. D’ailleurs, le PNAQ a été lancé en 2005 en vue de permettre aux pays de l’UE d’atteindre les objectifs prononcés par le protocole de Kyoto.

Qui sont les acteurs de ce marché ?

Ce sont toutes les entreprises européennes concernées par le PNAQ, autrement dit celles des 27 pays membres de l’Union européenne (UE) ainsi que celles basées en Norvège, en Islande et au Lichtenstein. Il s’agit essentiellement des grands producteurs d’énergie, mais aussi des grands consommateurs tels que les industries de l’acier, les cimentiers, les compagnies d’aviation, les établissements publics, les hôpitaux, les universités… Environ 12 000 entreprises européennes sont concernées.

Le marché du carbone est-il bien développé aujourd’hui ?

Je dirais qu’il est encore embryonnaire. Son développement a été soumis à de nombreux changements réglementaires qui ont impacté le prix du carbone, le rendant assez volatile. Les investisseurs ont besoin de fiabilité. Or, le marché est encore trop incertain et donc encore trop instable. L’UE travaille à créer plus de stabilité pour qu’il devienne plus performant.

Où en est-on de ce développement ?

Jusqu’à aujourd’hui, nous avons eu trois phases. La première, entre 2005 et 2008, était un test. La deuxième, de 2008 à 2012 a été fortement impactée par la crise financière avec une offre beaucoup plus importante que la demande et, consécutivement, une baisse des prix. Pour la phase 3, qui couvre la période 2013-2020, les allocations aux entreprises ont pour l’instant régulièrement baissé chaque année. Pour autant, cela n’a pas permis de stimuler le marché. L’UE a donc introduit deux mesures importantes. Tout d’abord, le « backloading » qui a consisté à retirer un certain volume d’EUA en 2014 en vue de les réintroduire en 2017, créant ainsi une période au cours de laquelle l’offre doit baisser et les prix augmenter. Puis, dans un deuxième temps, l’Europe a introduit le « Market Stability Reserve » (MSR), soit une réserve d’EUA pour pouvoir contrôler leur volume en circulation. En 2017, le volume de « backloading » sera en fait réintégré dans cette réserve. Si le volume d’EUA baisse en dessous d’un certain niveau, de nouveaux quotas seront alloués. S’il augmente, des quotas seront retirés du marché pour intégrer le MSR.

Quel est le prix du carbone aujourd’hui ?

Il est de 7,50 € la tonne de carbone. La plupart des analystes estiment qu’il est effectivement beaucoup trop bas, en tout cas trop loin d’un niveau qui pousserait à investir dans des produits et des technologies d’énergie renouvelable. Selon certains investisseurs, le prix devrait atteindre 30 € la tonne pour permettre d’investir.

Le système européen des quotas est-il le seul dans le monde ?

Non, il existe un autre système de crédits carbone, des quotas internationaux délivrés par les Nations-Unis et baptisés Certified Emissions Reduction (CER). L’UE a donné aux entreprises européennes assujetties à ses propres quotas le droit d’utiliser les CER, mais seulement dans un certain volume. Ainsi, durant la période 2008-2012, les entreprises françaises pouvaient utiliser 13,5 % de leurs allocations sous forme de CER. Cela peut être intéressant pour une entreprise qui veut investir dans une société chimique en Chine par exemple. On aide cette société à réduire ses émissions, ainsi elle peut générer un certain nombre de CER. Mais le prix des CER est extrêmement bas. Il s’élevait à 13 € la tonne il y a cinq ans, contre 0,5 € aujourd’hui !

Quels conseils peut-on donner à une entreprise pour bien gérer ses quotas ?

Impérativement de développer une stratégie et d’être proactif. Il est donc très important de rester informé sur un marché aussi instable. Le prix du carbone est sans cesse impacté par de multiples facteurs, il est essentiel de se tenir au courant.

Quels sont ces facteurs ?

Ils sont de plusieurs ordres. Énergétiques d’abord, par exemple le prix du charbon. Ils sont aussi financiers ; on l’a vu avec la crise de 2008 mais aussi dernièrement avec ce qui s’est passé en Grèce. Mais ils sont surtout politiques. Par rapport à d’autres marchés, celui du carbone est extrêmement sensible à la moindre annonce, notamment en provenance de la Commission européenne. Je me souviens que lorsque le « backloading » a été voté, un seul tweet d’une députée européenne avait fait baisser le prix du carbone de 2 € !

Ce marché étant assez récent, les entreprises l’ont-elles bien intégré dans leur stratégie globale ?

Certaines, oui. Essentiellement les grands industriels, car ils y ont une position importante, soit en déficit soit en surplus. Vendre ou acheter peut avoir pour eux des conséquences financières importantes. En revanche, les plus petites entreprises ne sont pas assez proactives.

Quelles sont les perspectives d’avenir ?

Il existe d’abord une forte mobilisation internationale en ce qui concerne le changement climatique. La Chine et les États-Unis ont annoncé leur volonté de baisser fortement leurs émissions de CO2. Le prochain rendez-vous du COP21 à Paris en décembre sera aussi décisif et beaucoup de pays veulent que ce sommet soit une réussite. Enfin, l’UE doit annoncer en cette fin juillet ses propositions pour la quatrième phase de son système d’échange après 2020, avec sans doute une nouvelle baisse des allocations aux entreprises et la volonté de stabiliser le marché. Cet ensemble d’événements laisse penser aux analystes que le prix du carbone devrait augmenter.
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